Conducteurs ordinaires, ils ont tué par accident

Parce qu’ils ont ôté une vie dans un accident, chaque année des automobilistes sont condamnés pénalement. Steven et Paul* l’ont vécu. Ils racontent ce calvaire qui les hantera à jamais.

Texte: Pascale Burnier
Images: Odile Meylan

Elle avait 16 ans. Steven en avait 19. Ce matin d’octobre 2013, dans la pénombre et le brouillard, tous deux ont pris la route. Elle sur son vélomoteur, lui au volant de la voiture de sa mère. C’était un jour comme les autres, guidé par la routine, où nul ne présage que tout peut basculer en une fraction de seconde. Et puis il y a eu cette courbe, à un kilomètre de Maracon, en pleine campagne vaudoise près de la frontière avec le canton de Fribourg.

Steven se concentre pour reconstituer les quelques souvenirs qui lui restent. «J’ai percuté quelque chose, ça m’a fait dévier de la route et je suis parti dans le champ. J’ai un peu un blanc du moment de l’accident, on m’a dit que c’était normal. Je sais que j’ai cru avoir touché un poteau ou, je ne sais pas, un animal. Je suis sorti de la voiture et je suis allé voir. C’est là que j’ai vu qu’il y avait un boguet. Et une personne. Elle respirait.»

Le temps s’arrête et laisse place à l’incompréhension. À la panique parfois. «Mon premier réflexe, ça a été de courir sur la route pour arrêter quelqu’un. Des gens sont venus m’aider. Rapidement, la police et l’ambulance sont arrivées. J’étais dans la voiture de police, je pleurais tout ce que je pouvais. Devant moi, c’était une scène comme on en voit à la télé. Quand j’ai vu l’hélico arriver, je n’étais pas bien du tout, ça voulait dire que c’était grave.» La jeune fille est emmenée au CHUV pendant que Steven part pour le poste de police. Tests d’alcoolémie et de drogues, tous négatifs, suivis d’un long interrogatoire. Il se retrouve plongé dans un monde qu’il ne connaît pas. L’envie de vomir ne le quitte plus.

Ce jour d’octobre, Steven Chollet a tué, par accident. «Les parents de la jeune fille ont été très gentils. Ils ont compris que je n’y pouvais rien, raconte-t-il ému. Le lendemain, ils ont appelé ma famille. Leur fille venait de décéder. C’était vraiment très dur d’apprendre ça. Tous les espoirs s’effondrent. On se dit qu’on a enlevé la vie à quelqu’un. Ce n’est pas facile à digérer.»

Des victimes collatérales

L’an dernier, 21 personnes trouvaient la mort sur les routes vaudoises. Un chiffre qui tend à diminuer depuis dix ans. Derrière ces destins fauchés endeuillant des familles se cachent d’autres victimes collatérales qui n’en ont jamais le statut. Ni aux yeux de la loi ni même de la société. Elles, ce sont ces personnes qui tenaient le volant et qui ont survécu. On ne parle pas du chauffard, de celui qui confond la route avec un rodéo ou qui mélange la fête avec la conduite. Mais de cet automobiliste ordinaire qui, à la suite d’un accident, a causé la mort d’une personne et se retrouve accusé pénalement. Le sujet est sensible. Parce que, pour certaines familles ayant perdu un proche, le coupable est tout trouvé. Parce que ceux qui ont tué sur la route ne s’en remettent parfois pas et craignent d’être vus comme des assassins. Aujourd’hui, Steven et Paul* ont tous deux accepté de partager leur vécu. La démarche n’est pas anodine. Car au village tout le monde le sait, au bureau aussi, mais personne n’ose en parler. Et surtout parce qu’ils considèrent que leurs témoignages sont un moyen d’aider ceux qui ont vécu la même chose et de dire à tous les autres que les auteurs de ces tragiques accidents souffrent aussi.

«On n’oublie jamais»

Cela fait presque neuf ans que Paul a vécu un accident dramatique. S’il a préféré l’anonymat, c’est qu’il redoute de raviver des douleurs chez les proches de la victime. Il n’était pas 7 h, il faisait nuit, un léger brouillard rampant voilait la route. Ce dimanche de novembre, Paul emmenait son fils faire du sport. Sur une petite route de campagne coincée entre deux rangées de vignes, il roulait à environ 50 km/h à un endroit où la limite est fixée à 80 km/h. Il avait plu et la route était humide.

«Je n’ai rien vu, juste au dernier moment, quelque chose de plus clair. J’ai levé le pied, puis j’ai commencé à freiner. Et il y a un choc, un bruit un peu sourd, un ploc. J’ai pensé, mince, je me suis pris une motte de terre ou alors un animal. Je me suis arrêté, j’ai cherché une lampe de poche et je suis sorti de la voiture. C’est là que j’ai vu un corps. Tout habillé de noir. Juste là, étendu par terre. Je n’ai pas vu de sang. Mais il ne bougeait pas. J’ai tout de suite appelé les secours.» L’émotion surgit dans les yeux, dans la voix aussi. «Ces moments-là, on ne les oublie jamais», nous glissera plus tard ce père de famille.

La police lui apprend que la victime habite son village. De retour chez lui après avoir été entendu par des agents au poste, il se rend alors immédiatement chez les parents du jeune homme. «Je voulais me présenter et prendre des nouvelles. Ils n’étaient pas là. J’ai rappelé en fin de journée, ils venaient de rentrer du CHUV. Leur fils était décédé. J’ai présenté mes condoléances et je leur ai dit: «Si vous avez besoin, je suis là pour parler.»

Ce jour-là, le dessous du véhicule de Paul a heurté la tête d’un jeune homme d’une vingtaine d’années, avant que ce dernier ne glisse entre les roues. La victime présentait un taux d’alcool important et rentrait d’une soirée. Il s’était endormi là, au milieu de ce chemin, à quelques centaines de mètres de chez lui.

Le lendemain de l’accident, Paul voit un médecin, reçoit des calmants, le minimum pour tenir le coup, puis retourne travailler le mardi. Les débuts sont très durs. Pour Paul comme pour Steven. «Quand on reçoit un choc pareil, on a envie de tout envoyer péter. J’ai beaucoup pleuré après l’accident, se rappelle Steven. Je me posais plein de questions. Je ressassais. Il m’a fallu un mois avant que ça aille un peu mieux. Mais on n’est jamais guéri.»

Le soutien des proches est capital, insistent Paul et Steven. Car les épreuves ne s’arrêtent pas au jour de l’accident. Il faut oser reprendre le volant malgré la peur à chaque fois qu’on croise un deux-roues ou les sursauts à la moindre trace sur la route. Et puis la machine judiciaire se met en marche. Paul et Steven se sont retrouvés prévenus d’homicide par négligence. Trouver un avocat, raconter encore et encore, préparer une défense sans froisser les familles.

Le jugement n’est pas que l’affaire des tribunaux, la société prend parfois insidieusement le relais. Paul se souvient des obsèques du jeune homme, où il se tenait au loin avec sa femme. Il se souvient de ces regards sur lui, parfois bienveillants mais pas toujours. Assurément dévastée par la douleur, la famille de la victime était remontée contre lui. Et puis la rumeur a gonflé. Les versions de l’accident se sont multipliées pour tordre une vérité difficile à encaisser. «À un moment donné, j’aurais presque voulu aller m’expliquer devant tout le village pour leur dire en toute honnêteté ce qui était arrivé.»

Dans le petit village de Steven aussi, il a fallu supporter les remarques, les attaques même. «On m’a traité de tueur et d’assassin. À chaque fois, c’était très dur à entendre. Je n’ai jamais voulu tuer, même si j’ai quand même ôté la vie à quelqu’un. Toute ma vie, ce sera là. On était les deux au mauvais endroit au mauvais moment. J’aurais préféré y rester avec elle.»

L'homicide par négligence en 7 points
Explications de Maître Corinne Monnard Séchaud

1) Qui est accusé?
Lorsqu’il y a un décès sur la route, le cas est poursuivi d’office. Le conducteur qui a causé la mort est donc en principe renvoyé pour homicide par négligence.

2) Quand y a-t-il faute?
Le juge détermine si le prévenu a commis une violation de la loi sur la circulation routière. Griller un feu rouge constitue une faute évidente. Mais la loi dit aussi que le conducteur doit rester constamment maître de son véhicule. De même, la vitesse doit être adaptée aux circonstances et chacun doit pouvoir s’arrêter. Ainsi, de nuit et sous la pluie, un automobiliste peut avoir commis une faute s’il roulait à 70 km/h malgré la limitation à 80 km/h.

3) Qui est coupable?
La justice juge au cas par cas. «L’homicide par négligence est retenu s’il y a une négligence, et que cette erreur reconnue a un lien de causalité avec le décès de la victime», explique Me Corinne Monnard Séchaud. Un automobiliste peut être acquitté si une force majeure, soit le comportement de la victime ou celui d’un tiers qui s’avère tout à fait exceptionnel, a rompu le lien de causalité. À noter que le comportement fautif de la victime n’exclut pas la faute de l’automobiliste accusé.

4) Des exemples de jurisprudence?
Coupable: le conducteur qui renverse un enfant qui s’élance soudainement sur un passage protégé. Ou celui qui circule de nuit, feux de croisement enclenchés à 120 km/h sur une autoroute humide et qui percute un véhicule en perdition sur l’une des voies à la suite d’un accident. Non-coupable: un chauffeur de camion qui oblique et écrase une cycliste se trouvant dans son angle mort.

5) Quelle peine?
L’homicide par négligence est puni de 3 ans de prison au maximum ou d’une peine pécuniaire. L’attitude du prévenu et les antécédents sont pris en compte.

6) Les conséquences civiles?
Si la personne est condamnée, elle devra certainement payer un tort moral aux proches de la victime. «Un procès civil peut aussi être ouvert pour obtenir la perte de soutien, soit la perte subie par ceux auxquels le défunt ne peut plus fournir l’argent, les biens ou les services qu’il lui aurait apportés, explique Me Monnard Séchaud. En règle générale, l’assurance paie les dommages. Mais, si son assuré a commis une faute crasse, elle peut se retourner contre lui.»

7) Et le permis?
Au Service des automobilistes ensuite de se prononcer. Le nombre de mois de retrait varie en fonction de la gravité de l’accident et des antécédents du conducteur.

La justice en marche

Un an après l’accident. Steven se rend à son procès. Pour lui comme pour Paul, c’est une première. Ils découvrent le tribunal, cet univers particulier où l’on croise régulièrement un homme entravé aux mains et aux pieds, escorté par des agents. Dans les couloirs, les regards se croisent et chacun se demande quel crime a bien pu commettre l’autre. À la différence d’un meurtrier, Steven et Paul se sont présentés libres au tribunal. C’est que les auteurs d’homicide par négligence ne sont pas des délinquants comme les autres. La Cour le sait. Et si elle impose des rôles – prévenu, partie civile –, dans ce type d’affaires les étiquettes ont tendance à s’envoler. Comme à cette audience où les enfants d’une femme renversée sur un passage piéton avaient fini par remonter le moral au prévenu.

Paul n’a pas vécu cela. Conscient que tout un chacun est censé pouvoir s’arrêter face à un obstacle, il s’attendait à être condamné. Mais en audience il s’est senti très mal à l’aise. «Le tribunal était correct avec moi, et même empathique. Mais la famille, ou plutôt l’avocate, a dit que ce jeune homme avait été fauché par un chauffard. J’étais mal, je comprenais leur douleur, mais j’étais surpris par la virulence des mots et des attaques. Je n’étais pas préparé à ça, même si j’étais prêt à faire profil bas. Je voyais qu’on me prenait pour un criminel, j’ai ressenti de l’injustice. Parce que j’ai ma conscience pour moi, et heureusement je ne culpabilise pas. Si je n’avais pas été là, peut-être qu’il serait vivant ou alors que quelqu’un d’autre l’aurait heurté. Tout cela reste dans ma mémoire, et il faut aller de l’avant. Mais la prochaine fois que vous roulez de nuit, sous ou après la pluie, ou avec du brouillard, posez-vous la question de votre capacité à identifier un danger et à vous arrêter sur la distance de visibilité…»

La condamnation

Steven n’a pas eu à affronter les proches. Parce qu’ils n’avaient pas déposé une plainte et n’ont pas souhaité venir au procès. Reste que la tension était importante pour le jeune homme qui attendait que tout cela se termine enfin. «Ça s’est moyennement passé. J’ai les nerfs qui ont lâché. Je n’ai pas arrêté de pleurer devant la Cour. J’aurais voulu être normal, mais je n’ai pas réussi.»

Dans le canton de Vaud, 16 personnes étaient condamnées pour homicide par négligence en 2016, et 87 dans toute la Suisse. Pour la majorité, il s’agissait d’accidents de la route. Steven a écopé de 30 jours-amendes avec sursis durant deux ans. Paul, après avoir été acquitté en première instance, a été condamné à 10 jours-amendes avec deux ans de sursis par le Tribunal cantonal. Une sanction administrative a suivi. Un mois de retrait pour Paul, cinq pour Steven. Tous deux ont désormais un casier judiciaire.

* Prénom d’emprunt (24 heures)

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